Avant-propos — Pourquoi ce jeu existe
Ce jeu n'est pas neutre.
Aucun jeu ne l'est, d'ailleurs. Donjons & Dragons te met dans la peau d'une équipe d'aventuriers qui pillent des tombeaux, défendent la propriété privée et servent des nobles en échange d'or. Monopoly t'apprend que le but de la vie, c'est de posséder tous les terrains et de ruiner les autres. Les jeux ne sont jamais de simples divertissements : ce sont des modèles du monde, des propositions de sens, des machines à former des réflexes.
3B assume ouvertement ce qu'il est : un manuel d'apprentissage de la résistance, codé sous la forme d'un livre de règles de jeu de rôle. Il utilise le langage du jeu — fiches de personnage, jets de dés, scénarios — comme une forme de stéganographie politique : le contenu révolutionnaire est inscrit dans la structure même du jeu, dans ses mécaniques, dans la façon dont il compte les choses et dans ce qu'il décide de rendre possible ou impossible.
Tu vas y incarner des gens qui vivent dans ce monde — le nôtre, « dix minutes dans le futur » — sous le techno-féodalisme capitaliste des sociétés de contrôle. Des caissiers, des codeuses, des chauffeurs Uber, des intérimaires, des fonctionnaires en bout de course, des artistes précaires, des activistes épuisés. Pas des surhommes. Des gens avec des dettes, des maladies, des familles, des espoirs et des stratégies.
Et ces gens-là décident, à un moment, de ne plus seulement subir.
3B te propose des scénarios tirés de la vie réelle des luttes contemporaines : une grève dans un entrepôt logistique, l'expulsion d'un squat, l'arrestation d'un syndicaliste, une milice fasciste dans le quartier, une loi liberticide à bloquer. Il te donne des outils : les théories de Marx, de Foucault, de Fanon, de Gramsci, de Glissant, de Donna Haraway, de Bakounine, encodées dans les mécaniques mêmes. Et il t'offre un espace pour essayer, rater, recommencer, apprendre, avec les conséquences en fiction plutôt qu'en chair.
C'est aussi un jeu sur l'amitié, la trahison, l'épuisement, la joie, la beauté de faire quelque chose ensemble contre quelque chose de plus grand que soi. C'est un jeu sur le prix que l'on paie, et sur pourquoi on le paie quand même.
War Fair est un jeu de mots sur la guerre éthique inexistante sous le capitalisme — et sur l'état de guerre permanent dans lequel les sociétés de contrôle maintiennent leurs prolétaires.
Ce livre est une arme déguisée en divertissement.